« Appelez-le je vous prie. »
« Monsieur Jackson Samuel Hudson : salle 1.15. »
L’opulence de ses noms hurla sur les immenses parois des couloirs ; l’agent insuffla discrètement son courage avant de se lever. Il observa avec intimidation tous les regards posés sur lui lorsqu’il fit son entrée et dévalait appuyé sur sa canne jusqu’au box accompagné d’un agent de sécurité. La greffière distribua ses copies puis pris place à face à lui :
« Veuillez parler clairement face au Juge et décliner votre identité professionnelle, je vous prie. »
Sans salutation ni introduction, après avoir remis ses coordonnées et assermenté ses propos, le Juge déposa son stylo et leva finalement les yeux de son cahier de notes. Puis cinglant l’agent du regard, il exigea le sommaire de l’opération vue sous son unique perspective personnelle. Se remettant difficilement en contexte, Jack expliqua avec le plus de justesse possible les détails desquels il ne dérogerait pas : les ordres qui lui avaient été donnés lors de chaque minute passée sur le terrain, jusqu’à ce que les tirs du protagoniste l’atteignent.
« Je me suis effondré au sol et ma radio s’est bousillée. J’entendais les tirs qui pleuvaient toujours de tous les côtés et le Fieseler qui tentait une remontée, mais plus rien du centre de liaison ni de mes collègues. »
Sans prendre compte des derniers éléments, l’examinateur extirpa une feuille d’un dossier, puis rajustant ses lunettes, il pointa sans vergogne ses principaux manquements.
« Vous avez confronté cet homme en ignorant d’abord s’il était armé. De plus, selon le rapport officiel, vous étiez à quelques mètres de l’appareil, totalement à découvert. »
Jack consenti : il avait joué de malchance ce jour-là alors que son instinct l’avait poussé à prendre de hauts risques. L’homme de Loi en eut assez, ayant obtenu suffisamment et ne désirant pas en connaître davantage, puis le remercia sèchement avant de mettre fin à l’audience. Tourmenté, il quitta l’édifice sans n’avoir pu expliquer que ses interventions avaient cumulées nombre de preuves substantielles et ralenti la course des revendeurs. Il comprit dès l’or que la capitulation d’un membre influent de la justice devait être plus importante que les leurs.
Sue avait passé la nuit éveillée et seule, cachée dans la noirceur de son grand logement, mais révélée par la tiède douceur d’une chandelle, délaissant derrière elle une table ensevelie de papiers, une nouvelle tisane refroidie et son chien qui dormait paisiblement à ses pieds. « Je t’en prie Seigneur, donne-moi la force de vaincre les obstacles. » se remit-elle longuement. L’angoisse du lendemain puis celle de son avenir l’empêchait de dormir une fois de plus. Levy dressa la tête, sa maîtresse traînait les pieds jusqu’au salon ; elle n’aurait pas la tête tranquille tant que cette fameuse journée ne serait pas terminée. Elle vit l’horizon se dessiner d’un trait pourpre puis la courbe supérieure du soleil apparaître et l’effacer. Enfin, le jour émergeait et se faisait plus insistant avant qu’enfin, elle ne décide à se rendre péniblement à la salle de bain.
« Désolée mon grand, mais je dois te faire subir cet affreux harnais quelques heures. Ils ne sont pas aussi compréhensifs au tribunal. Je t’en prie, ne tire pas trop fort sur ta laisse, d’accord ? »
Elle sortit difficilement du taxi et remonta le col de sa veste, frissonnante sous un ciel qui s’était rapidement couvert. Immobile devant ces escaliers qu’elle devrait franchir sans aide, elle observa longuement ceux qui semblaient dresser la métaphore de cette sombre journée puis emboîta le pas. Elle fit une pause à mi-chemin et reprit sa route, à bout de souffle ; elle n’avait jamais réalisé depuis cet instant à quel point cet accident l’avait terrassée. Une fois à l’intérieur, elle se faufila difficilement au travers une masse de gens pressés et agressifs, s’enquérissant auprès d’un surveillant en lui remettant l’avis. « Tout au fond du couloir, à votre gauche, puis ensuite à votre droite. » Décidément, les circonstances jouaient contre elle ! Elle fit une très longue promenade, s’arrêta quelques instants ça et là puis sous les regards abjects ciblant sa bête, elle s’installa près du local et attendit patiemment. Une femme âgée vint à sa rencontre, déposant sa main rêche quoi que réconfortante sur son épaule :
« Madame Susan Elizabeth Thomas ? Vous êtes appelée. »
« Merci. » fit-elle en maudissant intérieurement le conseil d’avoir oublié ce détail important : Levy n’aurait certes pas été en mesure de la prévenir. Heureusement que la mention d’assistance était affichée sur son harnais, sans quoi elle n’aurait jamais su.
Elle entra doucement, confuse et analysa l’endroit d’un coup d’œil. « Nous vous attendions Madame Thomas. » grommela le magistrat. Elle pressenti chez lui une profonde amertume et préféra ne pas se soustraire à de plates excuses, accélérant la cadence jusqu’au lutrin. Elle signa rapidement à son chien de se retirer, qui rebroussa aussitôt chemin jusqu’aux côtés d’un agent de la paix, amusant la foule quelques secondes.
L’audience fut courte, Sue ne pouvant que confirmer chaque allégation du Juge d’un hochement de tête ou d’une discrète exclamation.
« Madame Thomas, vous avez dérogé de vos fonctions principales, risqué votre vie alors que vous n’en aviez tout simplement pas l’autorité ni les compétences voulues, compte tenu de vos prédispositions. Je suis désolé, mais tout me porte à croire que vous n’étiez pas prête à cette mission. » fit l’homme en refermant son cahier, près à mettre court à leur entretien.
Elle avait sursauté de cette dernière, interrompue à nouveau dans ses propos. Elle savait qu’elle avait bien agi et cet entretien à sens unique l’avait fait sortir de ses gonds ; encore un autre qui la prenait pour une imbécile, une pauvre handicapée qu’on avait accepté dans les rangs du FBI par simple compassion. Elle ne l’accepterait plus : cette nouvelle vie qu’elle s’était bâtie avait laissé ce lourd fardeau derrière elle.
« Votre Honneur, je crois avoir… »
« Ce sera tout, Madame Thomas ! » scanda l’homme avec sévérité.
Sue inspira profondément en regardant incrédule, outrée. Les intervenants furent pressés de quitter tout à coup, mais ne pouvant retenir son élan, l’instigatrice émergea d’un dernier effort, poussée par sa seule et unique force.
« J’ai agi avec témérité je vous le concède, mais également avec bravoure et fidélité, puis je crois que cela fait partie de nos valeurs : ce qui fait de nous de si bons agents. Cette équipe lourdement soudée dans laquelle je suis depuis maintenant cinq ans m’a appris autant qu’eux ont pu le faire auprès de moi et mon handicap, si tel est la vision que vous en avez, n’a rien eu à voir avec mes agissements. »
« Suffit ! Si vous aviez entendu l’homme derrière vous, nous ne serions pas ici à élaborer votre cas de conscience. »
« Non, nous serions au cimetière à pleurer la mort d’un instigateur courageux qui a sauvé nombre de vies. Vous semblez oublier Monsieur le Juge que nous sommes tous du même côté. »
La greffière sauta sur ses talons, prête à l’invectiver de son manque de tact et de politesse, mais l’homme interrompit son élan en frappant du maillet avant ajourna la réunion sans cérémonie. Elle releva les yeux, les regardait tous remballer leurs effets en se remettant quelques instructions ; gonflée d’orgueil, acculée au pied du mur, elle attendit qu’ils franchissent tous le seuil de la porte arrière avant de quitter à son tour. « Espèce d’idiote, qu’as-tu fait ? Tu peux officiellement faire une croix sur ta carrière, je te félicite. » Sa profonde rage et ses brusques réflexions accéléraient sa cadence, engourdissaient ses douleurs. Elle pointa sa montre, réfléchit l’espace d’une seconde puis remonta la rue.